L'or franchit un nouveau seuil historique : retour sur une fonction millénaire

Article rédigé le lundi 8 décembre 2025.

Article rédigé le lundi 12 janvier 2026.

En ce début d’année 2026, un événement discret mais majeur se produit : l’or vient de franchir le seuil des 4 600 dollars l’once, établissant un nouveau record historique. Pour la plupart des observateurs habitués aux soubresauts des marchés actions, cette progression peut sembler anecdotique. Pourtant, cette progression mérite une attention particulière.

Depuis le début de l’année 2025, l’or a progressé de près de 70%, enregistrant plus de cinquante records successifs au cours de cette seule année. L’argent, de son côté, s’approche des 85 dollars l’once, multipliant lui aussi les plus-hauts historiques. Ces chiffres ne racontent pas simplement l’histoire d’une classe d’actifs performante. Ils témoignent d’un contexte macroéconomique et monétaire profondément transformé.

Alors que les Français détiennent traditionnellement une partie de leur épargne en or — héritage culturel des périodes de crises monétaires du XXe siècle —, la question se pose avec une acuité renouvelée : que nous dit cette envolée des métaux précieux sur l’état de notre système monétaire ? Assistons-nous à un simple cycle haussier ou à un changement de paradigme plus profond ?

 

Une année 2025 hors normes

L’année 2025 restera dans l’histoire récente des marchés comme un jalon important. L’or a enregistré plus de cinquante records au cours de cette seule année, avec un point culminant atteint le 24 décembre à 4 524,68 dollars l’once. Cette trajectoire n’est pas le fruit d’un emballement soudain. Elle prolonge une dynamique haussière installée depuis plusieurs années, nourrie par des facteurs macroéconomiques profonds et durables.

Lorsque le seuil des 3 000 dollars a été franchi en mars 2025, nombreux étaient ceux qui estimaient que les prix approchaient d’un plafond. Cette lecture s’est révélée de courte durée. Entre août et octobre, les cours ont progressé de plus de 30% en seulement deux mois, atteignant 4 380,89 dollars l’once le 20 octobre. Un mouvement d’une ampleur exceptionnelle, même à l’échelle des cycles historiques de l’or.

 

L’or, une histoire monétaire millénaire

Pour comprendre le mouvement actuel, il convient de replacer l’or dans son contexte historique. Depuis l’Antiquité, l’or a joué un rôle central dans les systèmes monétaires. Sa rareté, son inaltérabilité et son acceptation universelle en ont fait le référentiel monétaire par excellence pendant plusieurs millénaires.

Le système de l’étalon-or, qui a dominé le XIXe siècle et le début du XXe siècle, garantissait la convertibilité des monnaies en or à un taux fixe. Ce système assurait une certaine stabilité monétaire et limitait les dérapages budgétaires, les États ne pouvant émettre de monnaie au-delà de leurs réserves d’or.

La Grande Dépression des années 1930 a marqué un tournant décisif. En 1933, le président américain Franklin D. Roosevelt décide de la confiscation de l’or détenu par les citoyens américains, suivie d’une réévaluation du prix de l’or de 20,67 dollars à 35 dollars l’once. Cette décision vise à dévaluer le dollar et à lutter contre la déflation qui paralysait l’économie américaine.

Les accords de Bretton Woods et leur effondrement

L’après-guerre voit la mise en place du système de Bretton Woods en 1944. Ce système établit le dollar comme monnaie de réserve internationale, seule devise convertible en or au taux fixe de 35 dollars l’once. Les autres monnaies sont indexées sur le dollar, créant ainsi un étalon de change-or indirect.

Ce système fonctionne tant que les États-Unis maintiennent une discipline budgétaire et monétaire. Mais les dépenses massives liées à la guerre du Vietnam et aux programmes sociaux de la Great Society créent des déséquilibres croissants. La France du général de Gaulle, suivie par d’autres pays, commence à échanger massivement ses dollars contre de l’or, mettant sous pression les réserves américaines.

Le 15 août 1971, le président Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. C’est la fin de Bretton Woods et le début de l’ère des monnaies fiduciaires, dont la valeur ne repose plus sur un actif tangible mais sur la confiance dans l’émetteur et sa politique économique.

L’ère des monnaies fiduciaires et ses déséquilibres

Depuis 1971, les banques centrales disposent d’une marge de manœuvre nettement accrue pour créer de la monnaie. Cette capacité s’est traduite par une expansion monétaire sans précédent historique, particulièrement accentuée depuis la crise financière de 2008 et la pandémie de Covid-19.

Les politiques d’assouplissement quantitatif (quantitative easing) menées par les principales banques centrales ont injecté des milliers de milliards de dollars, d’euros, de yens et de livres dans le système financier mondial. Ces injections massives de liquidités ont alimenté l’inflation des actifs financiers, mais également une érosion progressive du pouvoir d’achat des monnaies.

Parallèlement, les déséquilibres budgétaires se sont considérablement creusés. La dette publique américaine dépasse aujourd’hui 38 000 milliards de dollars, soit plus de 120% du PIB. En France, en Italie, au Japon, le ratio dette/PIB atteint ou dépasse 100%. Ces niveaux d’endettement, historiquement élevés en temps de paix, posent la question de la soutenabilité à long terme de ces trajectoires.

 

Les facteurs structurels de la hausse actuelle

Dans ce contexte, la progression spectaculaire de l’or depuis 2023 s’explique par plusieurs facteurs convergents.

Une perte de confiance croissante envers les monnaies fiduciaires constitue le premier moteur. Les politiques monétaires accommodantes menées depuis quinze ans ont érodé la confiance dans la capacité des banques centrales à préserver la valeur de la monnaie sur le long terme. L’or, qui ne peut être créé à volonté et dont le stock mondial n’augmente que d’environ 1,5% par an du fait de la production minière, retrouve ainsi son statut de réserve de valeur ultime.

Les achats massifs des banques centrales représentent un deuxième pilier fondamental. Depuis 2022, les banques centrales des pays émergents, notamment la Chine, la Russie, l’Inde et la Turquie, ont considérablement augmenté leurs achats d’or. Ces acquisitions visent à diversifier leurs réserves de change et à réduire leur dépendance au dollar, particulièrement dans un contexte géopolitique marqué par les tensions entre l’Occident et le reste du monde.

En 2023 et 2024, les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or chaque année, des volumes record depuis plusieurs décennies. Ces achats institutionnels créent un plancher de demande structurelle qui soutient durablement les cours.

 

Les taux d’intérêt réels négatifs

La notion de taux d’intérêt réel — c’est-à-dire le taux d’intérêt nominal diminué du taux d’inflation — constitue un déterminant majeur du prix de l’or.

Lorsque les taux réels sont positifs, détenir de l’or a un coût d’opportunité : l’investisseur renonce aux intérêts qu’il pourrait percevoir en détenant des obligations. À l’inverse, lorsque les taux réels sont négatifs, l’or devient relativement attractif car il préserve le pouvoir d’achat sans générer de coût de portage négatif.

Or, malgré les hausses de taux directeurs opérées par les banques centrales en 2022-2023 pour lutter contre l’inflation, les taux réels sont restés faibles, voire négatifs dans de nombreux pays. L’inflation résiduelle, combinée à des anticipations d’assouplissement monétaire futur, maintient l’environnement favorable à l’or.

 

Les tensions géopolitiques et la fragmentation du système monétaire international

Au-delà des facteurs strictement monétaires, les tensions géopolitiques croissantes alimentent la demande d’or. La guerre en Ukraine, les tensions entre les États-Unis et la Chine, l’instabilité au Moyen-Orient créent un climat d’incertitude qui pousse les investisseurs vers les valeurs refuges.

Plus structurellement, on assiste à une fragmentation progressive du système monétaire international. La domination du dollar, bien qu’encore écrasante, est de plus en plus contestée. Les initiatives visant à développer des systèmes de paiement alternatifs (comme le système CIPS chinois), l’internationalisation progressive du yuan, les projets de monnaies numériques de banques centrales (MNBC) traduisent une volonté de certains pays de réduire leur dépendance au système dollar.

Dans ce contexte de recomposition monétaire internationale, l’or — actif neutre par excellence, qui n’est la dette de personne — retrouve naturellement une place centrale dans les stratégies de diversification.

 

L’argent : entre métal monétaire et métal industriel

L’argent présente un profil différent de l’or, combinant une fonction monétaire historique et des usages industriels importants. Utilisé dans l’électronique, les panneaux solaires, les batteries, l’argent bénéficie à la fois de la dynamique des métaux précieux et de la demande industrielle liée à la transition énergétique.

Cette double nature explique sa plus grande volatilité par rapport à l’or, mais aussi son potentiel de progression. Historiquement, dans les phases haussières des métaux précieux, l’argent surperforme l’or de manière significative. Le ratio or/argent, qui se situait autour de 90 en 2020, est aujourd’hui redescendu vers 55-60, suggérant qu’un potentiel de rattrapage important subsiste.

 

Les implications pour les épargnants

Face à cette envolée des cours, la question se pose pour les épargnants : est-il trop tard pour investir dans l’or ?

L’analyse historique montre que les marchés haussiers de l’or s’inscrivent généralement dans des cycles longs, portés par des déséquilibres macroéconomiques structurels. Le marché haussier des années 1970, alimenté par l’inflation et la fin de Bretton Woods, a duré près d’une décennie. Celui des années 2000, nourri par l’expansion monétaire post-crise financière, s’est étendu sur plus de dix ans.

Le cycle actuel, qui a véritablement démarré en 2023 avec la cassure des anciens plus-hauts historiques, n’a que trois ans d’existence. Tant que les déséquilibres monétaires et budgétaires persisteront, tant que les taux réels resteront bas, tant que les banques centrales continueront leurs achats, le potentiel haussier demeure intact.

Cela ne signifie pas que l’or ne connaîtra pas de corrections. Les phases de consolidation, voire de repli temporaire, sont inhérentes à tout marché haussier. Mais la tendance de fond semble solidement établie.

 

Les modalités d’investissement

Pour les investisseurs souhaitant s’exposer aux métaux précieux, plusieurs options existent, chacune avec ses avantages et inconvénients.

L’or physique (pièces, lingots) offre la détention directe et la sécurité d’un actif tangible, mais nécessite de résoudre les questions de stockage et d’assurance. La fiscalité française prévoit deux régimes possibles : la taxe forfaitaire sur les métaux précieux (11,5% sur le prix de cession) ou le régime des plus-values (36,2% après abattement pour durée de détention).

Les supports papier (ETF or, certificats) offrent liquidité et facilité de transaction, mais impliquent un risque de contrepartie et ne permettent généralement pas de livraison physique.

L’or physique conserve une vocation essentiellement défensive, orientée vers la préservation du pouvoir d’achat à long terme. Les supports financiers liés à l’or, ainsi que les sociétés minières, présentent quant à eux des profils plus dynamiques, mais également plus volatils, et doivent être analysés dans une logique de diversification et de gestion du risque.

L’intégration dans des contrats d’assurance-vie ou des comptes-titres permet de bénéficier des enveloppes fiscales correspondantes, mais avec les contraintes propres à ces supports.

Le choix entre ces différentes modalités dépend de la situation patrimoniale de chaque investisseur, de son horizon de placement, de son appétence au risque et de ses objectifs patrimoniaux. Un accompagnement personnalisé permet d’optimiser cette allocation.

 

Un actif à réintégrer dans une réflexion patrimoniale globale

L’évolution récente des métaux précieux ne saurait être interprétée comme un signal unique ou universel. Elle invite en revanche à une réflexion plus large sur la structure des patrimoines, dans un environnement marqué par l’incertitude, la volatilité et la remise en question de certains équilibres établis.

Plus de cinquante ans après la fin de Bretton Woods, l’or semble retrouver progressivement une place dans les stratégies de long terme, non comme une alternative exclusive, mais comme un outil de diversification et de protection.

Chez Bouvier, nous privilégions une approche mesurée et personnalisée, tenant compte des objectifs, de l’horizon d’investissement et du profil de risque de chaque investisseur, afin d’intégrer — lorsque cela est pertinent — les métaux précieux dans une allocation cohérente et durable.

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